Petites phrases de grands hommes
Homélie pour le 2e dimanche de Pâques, C
Actes 2,42-47 / Psaume 117 / 1Pierre 1,3-9 / Jean 20,19-31
Canonisation de Jean XXIII et de Jean-Paul II
Chers Amis,
Vous avez un souvenir en compagnie d’un saint, de son vivant, vous ? C’est rare, hein…
Dès ce dimanche ça va être deux fois plus facile puisque, vous le savez, Jean-Paul II et Jean XXIII sont canonisés ce dimanche matin.
Comme beaucoup d’entre vous j’ai eu la chance de voir Jean-Paul II de près, de plonger mon regard dans ses yeux, de lui serrer la main.
Mais le souvenir marquant que je garde de lui est autre et particulier. Il date de sa venue à Berne en 2004. J’étais un séminariste un peu rebelle qui doutait de bien des choses. Je n’étais d’ailleurs pas persuadé de l’intérêt de faire venir ce pape fatigué au milieu de tous ces jeunes. En 2004, un an avant sa mort, souvenez-vous, on avait bien du mal à comprendre ses phrases, ânonnées à grand peine devant des cardinaux dont le regard de pitié m’exaspérait.
Ce soir-là, devant des milliers de jeunes, à la patinoire de Berne, le pape commence son discours. On tend l’oreille, on a de la peine à saisir ce qu’il essaie de dire, même nous qui sommes dans le choeur, juste derrière lui.
Il s’y reprend à plusieurs fois, il est fatigué. Après deux phrases, un long silence. Et là, un évêque situé quelques mètres derrière Jean-Paul II s’approche et veut prendre sa feuille pour terminer lui-même le message. Sans doute que le protocole avait été décidé ainsi, au cas où le pape était trop fatigué.
Vous avez tous vu ces images, moi j’étais à 10 mètres et je m’en souviens comme si c’était hier. L’évêque s’approche, saisit la feuille de papier se trouvant devant Jean-Paul II, et le pape tape avec sa main sur le papier et le retient, furieux. Il avait bien l’intention de terminer son discours lui-même. Cela a été suivi d’une acclamation de notre part qui a duré plusieurs minutes. « La vérité, disait Jean-Paul II, n’accepte pas d’être arrêtée par une quelconque frontière. » Même si « la vérité, disait-il aussi, n’est pas toujours conforme à l’opinion de la majorité.»
Ces mots qu’il voulait nous dire, il voulait nous les dire lui-même. Et peu importe sa diction, peu importe sa fatigue. Personne ne lui volerait ce moment-là avec ses jeunes.
C’était aussi cela, Jean-Paul II. Il aimait les jeunes, profondément. « Dis-moi quel est ton amour, je te dirai qui tu es. » a-t-il dit un jour, parce que « toute existence tire sa valeur de la qualité de son amour. »
Je retiens aussi de Jean-Paul II sa visite au mur des lamentations à Jérusalem – premier pape à le faire – et sa demande de pardon aux Juifs, ce jour-là. Quel immense geste. Conscient des erreurs de l’Eglise, de ses égarements au sujet de nos frères aînés dans la Foi que sont les Juifs, Jean-Paul II leur a demandé pardon. C’était gigantesque de le voir tout petit devant ce mur, glisser son papier comme le font des milliers d’autres anonymes.
Jean-Paul II avait compris la valeur du pardon. « L’homme qui pardonne ou qui demande pardon, disait-il, comprend qu’il y a une vérité plus grande que lui… »
Elle se trouve dans l’Evangile d’aujourd’hui, cette vérité plus grande que nous. « Tout homme à qui vous remettrez ses péchés, dit Jésus, ils lui seront remis, tout homme à qui vous maintiendrez ses péchés, ils lui seront maintenus. »
On pourrait très facilement interpréter cette phrase version inquisition, à la dure : « Ah, très bien, on a le pouvoir de maintenir le péché d’un homme, et ce dernier sera jugé par Dieu. »
L’Eglise n’a que trop longtemps interprété les choses ainsi. Mais la phrase, j’en suis convaincu, ne veut pas dire cela.
Vous avez le pouvoir de pardonner, nous dit Jésus, alors faites-le, nom d’un chien ! – bon là je le dis à ma manière, hein ! – Faites-le, nous dit Jésus. Parce que tout homme à qui vous ne pardonnez pas, vous l’enfermez dans son péché, il continuera à vivre avec. Alors de grâce, pardonnez !
C’est aussi pour cela que ce dimanche est appelé « dimanche de la divine miséricorde ».
Bien des gens travaillent dans ce sens, dans notre Eglise. Mais il y en a encore qui vont dans l’autre sens, enfermant les fidèles dans des règles, des préceptes, des textes de lois que les Pharisiens n’auraient pas reniés…
– Combien de personnes travaillent au Vatican, St Père ?
– La moitié, répond le pape.
Cette phrase-ci n’est pas de Jean-Paul II mais de Jean XXIII, l’autre saint du jour. Jean XXIII qui avouait avoir eu l’idée du Concile Vatican II pendant une distraction lors d’une messe. Dieu que c’est consolant de savoir cela !
Mais oui, lui aussi il était distrait lors de la messe ! Un saint, ce n’est pas un homme parfait, loin de là ! Nous sommes tous appelés à la sainteté par l’ordinaire de nos vies. Par nos défauts. Non pas que ce soient eux qui nous rendent saints… Mais lorsque nous tirons de nos faiblesses un peu de lumière, lorsque nous transformons nos défauts en bonnes actions, alors nous sommes forts. Faire d’une distraction dans la prière un truc comme Vatican II, c’est fort…
En même temps, le même Jean XXIII disait que « c’est un péché de trop travailler. » Que nous disait la première lecture ? Les premiers chrétiens ECOUTAIENT, VIVAIENT EN COMMUNION, PRIAIENT, MANGEAIENT. Etre chrétien ce n’est pas d’abord un TRAVAIL, c’est d’abord un état d’esprit, une manière de vivre. S’écouter l’un l’autre, manger ensemble, prier… j’ai cherché mais je n’ai pas trouvé le verbe « travailler » dans notre texte. Non pas que ce ne soit pas important. Mais ce n’est pas D’ABORD l’important. Aimez-vous les uns les autres, disait Jésus. Il est là, l’important. Et pas d’abord dans des questions de travail !
C’est l’amour, le coeur que l’on doit mettre en premier dans toute chose, y compris dans le travail. Si le travail est premier, le coeur ne suit pas toujours. Mais si le coeur est premier, alors n’importe quel travail devient plus léger. On a du coeur à l’ouvrage, dit l’expression.
« Où que tu ailles, disait encore Jean XXIII, vas-y avec ton coeur ! »
Dans ces deux vies qui nous sont données en exemple aujourd’hui, il y a d’abord plein de petites choses du quotidien.
La grâce d’un saint, c’est que ces petites choses ordinaires deviennent extraordinaires. C’est ce que disait la petite Thérèse : « Faire de manière extraordinaire des choses toutes ordinaires. »
Taper sur un pupitre avec sa main, d’énervement, quoi de plus ordinaire. Mais ce geste ordinaire est devenu extraordinaire, ce soir-là, à Berne. Etre distrait dans sa prière, quoi de plus ordinaire ? Mais cette distraction-là a accouché de quelque chose d’extraordinaire.
Il y a donc un petit plus. « Il faut être un peu trop bon pour l’être assez » disait encore Jean XXIII.
Soyons à notre tour un peu trop bons, chers Amis. Pardonnons, faisons le premier pas, soyons excessifs dans des gestes qui nous paraissent normaux. Alors, comme nos grands frères Jean et Jean-Paul, nous serons saints, nous aussi, dans nos vies de tous les jours.
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Flanthey, samedi 26 avril 2014, 17.00
St Maurice de Laques, dimanche 27 avril, 10.30